La nuit avait été difficile. Des décilitres de whisky alignés devant lui, il n'en restait plus un. Tous avaient été avalés d'un trait, ne laissant sur le comptoir que quelques ronds humides, témoins d'une nuit agitée. Ce n'est qu'avec les premières lumières de la journée, qu'il trouva ses clés, les glissa dans la serrure, entra et s'effondra sur un lit déjà défait... Ou plutôt non refait... Enfin c'était comme ça depuis plusieurs semaines. A croire que l'alcool ou plutôt l'ivresse de nuits sans grandeur lui permettait de poursuivre sa route. Tentant l'ironie, histoire de ne pas le blesser, certains lui expliquaient qu'à force de se prendre pour une éponge, il se transformait peu à peu en vieille bouteille de Grappa. Une comparaison loin d'être évidente tant il semblait, au contraire, se déssécher. A la limite, pouvait-on imaginer qu'il se vidait à la même vitesse qu'il vidait les fonds de Grappa. Vite. Et sans élégance. De toute façon, il s'en foutait et se dégoûtait. Sa première cuite remontait à deux mois. Avec elle, pas la cuite mais Mathilde, tout était "nickel", aimait-il dire à ses amis. Une bande de loulous londonniens qui confondaient XTC et Kaiser Chiefs... Comme quoi les goûts et les couleurs ! Mais il avait suffit qu'ils s'embarquent tous les deux pour la France pour voir tout son petit univers s'écrouler. Un petit Français bien malin, surtout bien plus séduisant que ses vieilles Dr Martens aujourd'hui périmées, n'avait pas hésité à lui ravir sa belle. Autant dire que le retour, ces quelques minutes passées au dessus du channel, lui avait semblé long et désespérant. "F-Word" de Jens Lekman scotché sur ses oreilles, il s'était promis de toucher une bonne fois pour toutes le fond. Sans doute pour pouvoir, au plus bas, relever la tête et apercevoir le goulot de la Grappa... Comme d'autres regarderaient le plafond d'une cathédrale : silencieusement petit, étonnamment enfant. N'empêche qu'aujourd'hui, arrivé à son étiage le plus bas, la loque désirée n'était plus qu'un sac vide. Sans espoir, sans présent. Les yeux rivés sur un passé dilapidé. Mathilde était revenue prendre ses affaires, son petit Français en bandoulière. Pas question, donc, de continuer sur ce rythme. Même son père, pourtant habitué des afters cognac au School's pub, avait abandonné la compétition... Dépassé ? Non ! Mummy lui avait simplement confisqué la clé du paradis : son portefeuille. Alors ce matin, il l'avait décidé, serait le dernier. Même Ian Curtis et son "Love will tear us apart" ne réussiraient pas à le réveiller. A sa façon, un peu comme un vieux Benny Hill, il retraverserait le channel et reprendrait Mathilde au petit Français...