C’est toujours la même question. Insensée parce sans réponse. Sommes-nous fais pour vivre à deux ? La reproduction a bon dos. Et toutes les bulles papales du monde n’arriveront jamais à me convaincre qu’hommes et femmes sont nécessairement obligés de partager couettes, couverts, courgettes, coulommiers, couperoses et couillonnades. Certes il y a la magie de la rencontre, j’en ai déjà glissé quelques mots ici et n’ai pas l’intention de revenir là-dessus. Camille peut toujours chanter « On s’est connu en bas des marches du palais, tout en bas de l’escalier de glace », je suis d’accord ! Mais après la rencontre - cet instant délicieux qui nous pousserait à croire qu’un strabisme est une nouvelle forme de séduction, un zézaiement un charmant soupçon de timidité -, les courageux se font plus rares. Parce qu’enfin, la tâche de dentifrice sur le miroir, balayée d’un sourire les premiers mois, devient vite sujet à engueulades répétées : « Mais putain ! Tu vas arrêter de prendre tes dents pour les cuivres de la tante Gertrude. » Son goût pour les carrés Hermès, si féminin au début, se transforme en symbole d’un snobisme repoussant. Ses Scholl, preuve d’une grande liberté d’esprit, débouchent sur la honte. « Putain ! Tes ouin-ouins à l’air, ça me dégoûte. » Bref, le quotidien tue les éblouissements, les flèches de feu des premiers jours. A la fin, la serpillière n’évite même plus les pieds de l’autre lorsqu’il (ou elle) est avachi dans le canapé, devant la télé, au téléphone avec Machine, devant son mac à buter le dernier monstre du niveau… Et les pieds trempés, on se dit « Non non, pas de problème, c’est la femme (ou l’homme) de ma vie ! », tout en se souvenant, nostalgique, des années de colocation avec Alex et les autres. En même temps, c’est trop facile. Alex n’avait pas à m’éponger les orteils, il n’a jamais lavé un sol de sa vie. Mais tout est injuste. Nous ne sommes pas obligés de vivre ensemble, mais alors pourquoi, lorsque l’autre part, nous sentons nous si seuls. Pour le coup, on en arriverait à regretter la tâche de dentifrice, le carré Hermès (non pas lui), les Scholl (ok… mais en prenant sur moi) et la serpillière. Alors je me dis que rien ne vaut les soirées entre potes pour digérer les aléas de la vie quotidienne. Que ces soirées se passent au XXL, devant Match Point, Hostel ou autour du dernier Dungeons & Dragons. Et en rentrant, on n'a qu'une envie : glisser ce petit (mais si essentiel) "smack" dans le dos de l'autre en se disant "heureusement qu'elle est là". Je dois vous laisser, j'ai une couette à ranger, des couverts à laver, des courgettes à éplucher, un coulommiers à sortir du frigo, ma couperose à soigner et des couillonnades à gérer.