Aucun anniversaire à commémorer... Juste l'envie de rappeler l'histoire. Demain, beaucoup ne seront plus là pour témoigner. Rappeler à quel point les hommes que nous sommes, peuvent sombrer dans l'inacceptable sans honte ni hésitation. Il y a quelques mois, j'ai rencontré Henri Graf et Denise Holstein, deux rescapés... Deux articles que j'ai écrits dans AggloMAG en mai 2005 pour le soixantième anniversaire de la libération de ces endroits trop souvent réduits au seul mot "camps". Voici le premier d'entre eux...
« J’ai surtout eu de la chance » Une simple limonade. A 16 ans, Henri Graf ne pouvait savoir qu’un verre pris dans un café, place du Capitole à Toulouse, allait bouleverser sa vie.
« Deux agents de la Gestapo en cuir noir sont entrés dans le café pour effectuer un contrôle d’identité… J’étais le seul juif du groupe et ils m’ont embarqué. » C’était le 7 mai 1944. Deux semaines plus tard, le 20 mai, après quelques jours passés dans les geôles de la prison Saint-Michel à Toulouse puis au camp de Drancy, Henri Graf est déporté vers Auschwitz. Convoi 74.
« Nous étions 1.200 dont 189 enfants. Hommes et femmes entassés dans des wagons à bestiaux, sans eau, avec au-dessus de nos têtes des toits en tôles… La température montait parfois jusqu’à 50°C. » Au départ, poursuit-il,
« on nous avait dit que nous allions à Pitchipoï : un mot yiddish qui veut dire Pétaouchnoque… On imaginait surtout que nous partions dans un camp de travail. » Mais à Auschwitz, le matricule A5184, rasé et tatoué, ne tarde pas à saisir toute la barbarie nazie :
« A notre descente des wagons, un groupe de SS et un homme, apparemment Josef Mengele, triaient de la main : toi à droite, toi à gauche… Moi, je suis parti à gauche, direction Auschwitz. J’ai su plus tard que 904 des 1.200 personnes du convoi, parties à droite, ont été directement gazées. J’ai mis trois jours à réaliser que nous n’étions pas dans un sanatorium, comme le disaient les Allemands, mais dans un camp avec seulement deux portes. Une pour entrer et une autre pour sortir : la cheminée du crématoire. » "Les SS abattaient ceux qui ne pouvaient plus suivre"
Affecté à la construction des routes, puis dans un kommando de cordonnerie, Henri Graf n’a qu’une idée en tête : s’en sortir !
« Il ne fallait surtout pas réfléchir, mais survivre, devenir invisible… », lance-t-il avant de confier :
« J’ai surtout eu de la chance. J’étais jeune et costaud, ce qui m’a permis de survivre au froid, à la faim et au camp. Je ne sais pas si j’aurais pu tenir plus longtemps, six mois de plus et… » Le 17 janvier 1945, devant l’avancée des troupes soviétiques, le camp est évacué.
« Par moins 25, nous avons marché une soixantaine de kilomètres, ça a duré quatre jours… Les SS abattaient ceux qui ne pouvaient plus suivre. Arrivé à Gross-Rosen, un de mes amis est mort dans mes bras, d’épuisement et de faim. » Gross-Rosen, Buchenwald, Berga-Elster…Les camps se succèdent.
Le 11 avril, à l’occasion d’une nouvelle évacuation, Henri s’échappe de la colonne.
« J’ai erré quelques jours dans les bois avant de rejoindre Werdau où il y avait déjà les troupes américaines. » Le 15 mai, il retrouve Toulouse et… la place du Capitole :
« Je pesais 45 kilos… » Contre 72 lors de son arrestation.
« Mon estomac s’était rétréci, je devais manger par petites quantités. Je n’arrivais plus à dormir dans un lit… Mes parents me retrouvaient le matin couché par terre. » Des souffrances physiques et morales qui, pendant cinquante ans, l’ont empêché de raconter. Tout comme la plupart des 166 survivants du convoi 74. Aujourd’hui, âgé de 77 ans, l’émotion toujours en embuscade, Henri Graf ne veut plus se taire.
« Sur les 75 ou 76.000 juifs français déportés, seuls 2.500 sont rentrés en 1945… Aujourd’hui, nous ne sommes plus que 400. Tant que je vivrai et que mes forces me le permettront, je continuerai à témoigner afin de remplir mon devoir de mémoire pour que nul n’oublie. » A nous de l’écouter.