"Je pars !" La réponse était sortie comme ça, comme une délivrance. Depuis deux semaines, il ne pensait qu'à ça. Partir, s'échapper d'une vie qui n'était plus la sienne. chaque jour, il précipitait son départ et repoussait son retour. Les soirées se passaient sans un mot, elle inquiète, lui absent. Elle, sachant bien malgré elle qu'il s'enfuyait ; lui, se demandant quand il aurait le courage de le dire. Depuis dix ans, cette petite vie de couple était rythmée par le train Dieppe-Rouen. Depuis dix ans, ce couple qui n'en était plus un, confondait amitié et amour. Ils ne se regardaient plus, ne se désiraient plus... Ils vivaient dans l'ombre d'une histoire terminée, obligés de jouer les aînés dans un univers d'adolescents. Alors quand elle lui avait demandé s'il voulait l'inviter au resto, il s'était retourné et avait répondu : "Non... Je pars !" La suite, il ne s'en rappelle plus... Enfin les mots parce que les images, elles, restent à jamais gravées dans sa mémoire. Des cris, des cris qui sortaient du ventre, des cris de bête blessée. Des mains qui s'accrochaient, des bras qui ne voulaient pas le libérer, qui voulaient retarder le moment où il passerait définitivement la porte. Et des pleurs. Décidé, le courage du fuyard sans doute, il s'était approché de l'entrée, l'avait repoussée pour la centième fois, s'était refusé à essuyer ses larmes comme il le faisait depuis dix ans... Il se devait d'être dur, dur pour elle, dur pour ne pas faiblir. Dans le couloir, il évita de regarder les petits cartons éparpillés sur le sol. La liste était prête, il ne restait plus qu'à les mettre sous enveloppe et les poster, les faire-part de son mariage avorté. Pour la première fois, il se dit qu'il venait de vieillir. En refermant la porte, en la laissant agenouillée de l'autre côté, en entrant dans l'ascenseur le coeur au bord des yeux, il respira un grand coup. Pour la première fois, il faisait du mal à quelqu'un. Pour la première fois, il se comportait comme un homme... Avec le sentiment de passer le sas qui séparait deux mondes. Il ne serait plus jamais le même : en quelques secondes, il était devenu sale. Il le savait, aucune douche n'y changerait quelque chose... Il avait tué son innocence. Il sortit dans la rue, marcha la tête bourdonnante. Nous étions en juin.