S'il ne se rappelait pas de son premier coup de pied au cul ni de son premier coït en solo, Hector se souvenait très bien de sa première "conquête". Jenny, une jolie blonde d'origine polonaise qu'il avait croisée à Dieppe devant le Rex. Hector sortait d'une longue aphasie sexuelle : les femmes ne s'intéressaient pas à lui... Il ne s'en doutait plus, il en était sûr. À 24 ans, ses rares amis avaient tous trouvé chaussure à leur pied. Lui non. Les vieilles entraîneuses du Pollet et même les jeunes pouliches des boulevards rouennais ne lui suffisaient plus. "De l'amour, je veux de l'amour", s'époumonait-il, les larmes aux yeux, penché au dessus des falaises dieppoises. Et Jenny avait répondu à son appel. Dans la queue qui le menait à la caisse, il l'avait vue se retourner et lui sourire. Elle l'aimait, il le savait. Sa vue s'était brouillée tout comme ses tempes s'étaient mises à tambouriner. Les mains moites, il avait saisi le ticket. Big Fish. La petite blonde, aux jambes fines et blanches, au décolleté léger, avait clairement demandé une place pour le film de Burton. "Comme elle !" Salle 2. "Ok... Salle 2." Hector s'était engouffré dans le couloir sombre et s'était assis à côté d'elle. Pas un mot. Son coeur défonçait sa cage thoracique, son désir gonflait à mesure que le film avançait, qu'il sentait son parfum. Il l'imaginait plus qu'il ne la voyait. Ses jambes croisées, décroisées, croisées, décroisées... Sa respiration qui laissait entrevoir toutes les trois secondes un peu de sa poitrine. Il ne voyait rien mais ressentait tout. Il devait la posséder... Il allait la posséder. Quitte à tout perdre.