Cancer
"Votre médecin généraliste ou votre gynécologue doit procéder à un examen des seins au moins une fois par an." Depuis qu'il avait reçu ce prospectus de l'association "Vaincre le cancer", Hector D. ne cessait de répéter la même phrase. Comme un gimmick. Pris d'une suée incontrôlée et d'une envie de seins, celui-ci s'était mis à arpenter les rues de Rouen. "En quête apparemment d'une bonne et grosse paire", ne se cachait-il pas. Faut dire qu'Hector avait quelques soucis avec les femmes. La faute à sa mère ultra possessive et à une nourrice quelque peu légère. Résultat, H. D. était un pervers. Il le savait, le reconnaissait... Et l'acceptait. À 28 ans, il en était à son treizième viol. Toujours le même scénario : la sortie des cinémas. Il assistait à la dernière séance de la journée, suivait les "couche-tardes", blondes de préférence, les bloquait, un couteau sous la gorge et les forçait. Il n'en tirait aucune gloire, certes, mais il aimait ça. Et le prospectus avait réveillé ses instincts. Deux mois déjà qu'il n'avait touché une peau bien blanche... 22h... Vingt personnes faisaient la queue devant le Gaumont. Vingt personnes dont quatre copines. Corinne, les cheveux dorés attachés, se retourna et lui sourit. Elle venait de signer son contrat avec la mort. Sans le savoir.
Deux ans de crimes
Corinne avait été un dessert de choix. Un corps charnu, une bêtise flagrante et une bouche... Comme après chaque "repas", Hector D. s'emballait, déchiré entre ses relents de désir et quelques notes de dégoût. C'est la première fois qu'il sévissait à Rouen. Démarré il y a deux ans, son périple criminel l'avait mené d'un port à l'autre. Nantes, Brest, La Ciotat, La Rochelle - "Une petite socialiste qui venait à l'université d'été du PS... Un régal !" -, Dunkerque... Et Rouen. Il comptait bien rester quelques mois. L'air y était agréable, propice aux "bonnes" rencontres. Même s'il recrutait toujours ses victimes devant les cinémas, Hector connaissait son affaire. Pas question de se laisser prendre comme un de ces vulgaires violeurs de cité ! Aucun modus operanti... Couteau, ficelle, noyade... Il ne manquait pas d'idées pour passer de vie à trépas ses "douces compagnes" comme il les appelait. Corinne devait sans doute apprécier la vase du bassin Saint-Gervais... Hector D. n'en doutait pas.
À l’origine de tout
S'il ne se rappelait pas de son premier coup de pied au cul ni de son premier coït en solo, Hector se souvenait très bien de sa première "conquête". Jenny, une jolie blonde d'origine polonaise qu'il avait croisée à Dieppe devant le Rex. Hector sortait d'une longue aphasie sexuelle : les femmes ne s'intéressaient pas à lui... Il ne s'en doutait plus, il en était sûr. À 24 ans, ses rares amis avaient tous trouvé chaussure à leur pied. Lui non. Les vieilles entraîneuses du Pollet et même les jeunes pouliches des boulevards rouennais ne lui suffisaient plus. "De l'amour, je veux de l'amour", s'époumonait-il, les larmes aux yeux, penché au-dessus des falaises dieppoises. Et Jenny avait répondu à son appel. Dans la queue qui le menait à la caisse, il l'avait vue se retourner et lui sourire. Elle l'aimait, il le savait. Sa vue s'était brouillée tout comme ses tempes s'étaient mises à tambouriner. Les mains moites, il avait saisi le ticket. Big Fish. La petite blonde, aux jambes fines et blanches, au décolleté léger, avait clairement demandé une place pour le film de Burton. "Comme elle !" Salle 2. "Ok... Salle 2." Hector s'était engouffré dans le couloir sombre et s'était assis à côté d'elle. Pas un mot. Son coeur défonçait sa cage thoracique, son désir gonflait à mesure que le film avançait, qu'il sentait son parfum. Il l'imaginait plus qu'il ne la voyait. Ses jambes croisées, décroisées, croisées, décroisées... Sa respiration qui laissait entrevoir toutes les trois secondes un peu de sa poitrine. Il ne voyait rien, mais ressentait tout. Il devait la posséder... Il allait la posséder. Quitte à tout perdre.
Une fille de l’Est
De la suite, Hector ne s'en souvient pas... Il se rappelle juste l'avoir suivie à la sortie du ciné et lui avoir proposé un verre au bar du coin. Elle avait accepté l'invitation, trouvant sans doute une occasion inespérée de rompre la monotonie de son quotidien. Jenny n'était pas à Dieppe pour le plaisir. Fille de Polonais venus travailler dans les mines de Moselle, elle s'était enfuie à 16 ans... Alcool et inceste ne font pas bon ménage dans les modestes maisons ouvrières de l'Est. Plus de parents, aucun ami, pas de boulot... À 18 ans, Jenny pouvait disparaître, personne ne s'en rendrait compte. Alors qu'il n'avait jamais ressenti le besoin de tuer, Hector ne s'étonnait même pas de voir cette idée envahir ses sens. Il devait la tuer, c'était aussi simple que ça. Un verre en appelant un autre, ils étaient sortis ivres du "Mieux ici qu'en face" : un vieux troquet du Pollet. Prétextant un ultime café chez lui, il l'avait entraîné sur le port, entre deux grues Picasso... Au début, elle n'avait pas résisté, se donnant sans difficulté. Hector D. ne s'était peut-être pas trompé : elle ressentait de l'attirance pour ce personnage mystérieux. De là à accepter de mourir pour lui... Non ! Sentant que tout lui échappait, elle avait tenté de reprendre le contrôle de la situation. Allongée par terre, la jupe relevée, elle n'avait pas eu le temps d'esquiver la cannette de verre. Coup après coup, Hector lui avait littéralement explosé le crâne... Laissant aux crabes le soin de finir le reste. Jenny avait disparu comme elle avait vécu, dans le silence et la souffrance.
In memoriam
Au fil des mois, l'envie s'est faite plus précise. Plus exigeante aussi. Treize "rencontres" en deux ans, ça ne s'étale pas sur un calendrier comme on fixe des rendez-vous professionnels. Semaine 39, Sophie. Semaine 12, Ingrid. Semaine 27, Julie... Non pas du tout ! Hector avance à l'envi. Une envie qui s'avère de plus en plus gourmande. Si la première année, Jenny et une jeune Rennaise ont été les seules à croiser son chemin, ces douze derniers mois l'ont transformé en Stakhanov du crime sexuel. Et depuis deux mois, le rythme est devenu effrayant. Hector D. ne peut plus se retenir. Non seulement il y a pris goût, mais échappant aussi bien à la police qu'à la culpabilité, il se sent désormais investi d'une mission : jouir au maximum de la vie... Sans se rendre compte que son but passe immanquablement par la suppression d'autres vies. Jenny, Corinne... Elles sont toutes pareilles selon lui. Des objets que l'on déniche dans une grande foire à tout, une sorte de collection contemporaine que l'on expose fièrement dans son intérieur... Que l'on expose ? Non Hector D. n'est pas un de ces criminels qui, limite fétichistes, conservent une mèche de cheveux, une dent - il l'a lu dans un livre ! -, des bouts de peau ou un rein de leurs victimes. Non ! Lui, c'est autre chose, c'est un sentimental, s'échine-t-il à croire : il garde leur souvenir, leur regard avant, pendant et après, sur des fiches entreposées dans sa mémoire. C'est moins encombrant !
Quelqu’un d’honorable
Hector ne lisait pas la presse. C'est à peine s'il avait remarqué les affichettes qui fleurissaient un peu partout en ville... Pourtant "Le corps d'une femme repêché à Rouen" aurait dû l'alerter. Mais non, lui poursuivait son sinistre travail. Que les flics retrouvent Corinne était une chose, qu'ils remontent jusqu'à lui en était une autre. Une autre qu'il savait perdue d'avance... pour la police. Loin d'être un spécialiste du crime, Hector ne laissait aucune trace et au bout de treize meurtres, l'expérience aidant, il atteignait dans ce domaine la perfection. Pour ses "petits" voisins, un couple de retraités rue Cauchoise, il n'était qu'un modeste informaticien, célibataire certes, mais informaticien quand même... C'est à dire quelqu'un d'honorable. S'ils s'étonnaient de l'entendre rentrer tard tous les soirs, ils louaient sa sobriété : pas d'alcool, pas de cigarette, pas de bruit, pas de musique, pas d'ami... De ce côté-là, Hector se savait donc à l'abri. Au boulot, une boîte de formation professionnelle basée à Mont-Saint-Aignan, il restait Hector D., un as du Linux embauché pour un CDD de 8 mois. Rien de plus. Ça lui convenait. 8 mois... C'était suffisant pour terminer sa besogne.
Boulette
N'importe quoi ! Hector sait qu'il vient de commettre la plus grosse boulette de sa courte carrière. Mené comme une marionnette par ses émotions, il a dérogé à tous ses principes : sortir du cadre qu'il s'est fixé il y a tout juste deux ans. Il vient de tuer sa quatorzième "compagne" en plein jour. Non seulement Hector n'a pu dissimuler le corps, mais, plus stupide encore, il a commis son forfait dans un lieu public : la piscine du Boulingrin. Autant dire qu'après la découverte du corps de Corinne, cette jeune blonde, la gorge tranchée, va mettre les flics sur sa piste. Peu importe, Hector marche. Vite. Direction son appartement, histoire de se laver. Sous son blouson, ses vêtements sont maculés de sang. Qu'est-ce qui lui a pris ? Il sortait de la douche après 48 longueurs assommantes, de quoi remiser au placard ses pulsions pour quelques jours... Et cette chevelure a changé son programme. Personne dans le couloir. La porte des toilettes sur le côté... Tout s'est déroulé en quelques secondes. Le plus fou, c'est qu'il ne se sent toujours pas rassasié. Seul regret, son geste a perdu en poésie... "Quelle boucherie !", crache-t-il en rentrant chez lui.
Petite souris
J. A. n'en revenait pas. Décidément son voyage au Maroc, il le payait cher. Il n'aurait jamais dû manger ces brochettes de viande hachée... "C'est du boeuf, promis, c'est du boeuf", lui avait clairement affirmé le restaurateur de Fès. Mon oeil ouais... C'était du chameau, du chameau à peine cuit ! Résultat, J. A. avait chopé des "lambiases", des petits invités suffisamment malins pour transformer une bonne tonne de selles bien solides en boue infâme. Depuis deux mois, J. A. se vidait. Jour et nuit. Qu'il soit chez lui, au boulot ou encore à la piscine. La piscine justement... À peine sorti du bassin, il avait ressenti ces petits picotements désormais habituels et annonciateurs d'une nouvelle envie. Tentant de conserver un minimum d'humanité, il s'était précipité vers les toilettes en tortillant des fesses comme une jeune bimbo. Pas question de fermer le verrou, c'était le cadet de ses soucis, ôter au plus vite ce "putain" de maillot était devenu son obsession. Sa seule obsession. Assis, las de ces crises à répétition, J. A. pestait. Contre tout, du restaurateur marocain à son incapable de médecin. Apparemment, il n'était pas le seul à souffrir... Les toilettes d'à-côté venaient d'être prises d'assaut. Tout tremblait et les gémissements laissaient entendre qu'il y avait bien pire que les "lambliases". "Le pauvre...", pensa-t-il. S'apprêtant à lui crier quelques mots de réconfort, fraternité d'infortune oblige, J. A. se ravisa... Une rivière de sang brûlant et épais s'écoulait entre ses pieds. Un frisson parcourut son échine : devant l'entrebâillement de la porte des toilettes, un homme venait de passer. Les mains rouges de sang. "Putain... C'est qui ce mec ?"
Brun, 1m70, type caucasien...
J. A. ne réalisait toujours pas. À peine sorti des toilettes, ses pieds s'étaient heurtés à un corps sans vie. Celui de la petite blonde qui l'avait doublé une vingtaine de fois dans le couloir numéro 3. Il eut soudain honte de l'avoir maudite, jaloux de sa forme physique. Surtout qu'au final, il s'en tirait beaucoup mieux qu'elle... Comment faire ? Sous le choc, il s'était dirigé vers l'accueil pour signaler le drame aux deux pipelettes de l'entrée. Dans le hall, une bande d'abrutis s'était foutue de sa gueule : deux feuilles de PQ dépassaient de son maillot. Lui n'en avait cure : le regard rempli de terreur de la nageuse le hantait déjà. "Pour longtemps", se dit-il. Les pipelettes s'étaient tues avant de pousser LE sempiternel cri de frayeur... Ce cri qu'il ne pensait jamais entendre ailleurs que dans un film de Wes Craven. La police, les pompiers... Enfin toute la cavalerie avait débarqué dans les 30 minutes. Loin de ce remue-ménage, J. A. tentait désormais de reprendre ses esprits, assis sur un tabouret posé contre la loge des caissières. Il l'avait vu, surtout ses mains. Il était certain de le reconnaître et pourtant, il se sentait incapable de le décrire aux flics. Prenant exemple sur un vieux polar en noir et blanc de sa vidéothèque, ce n'est pas à l'école qu'on apprend à les faire, il avait réussi à formuler une déposition plus ou moins acceptable : brun, 1m70, type caucasien, légèrement voûté, un blouson digne des Village People... Pour la première fois en deux mois, ses "lambiases" étaient passées au dernier rang de ses préoccupations. C'était déjà ça !
Ma belle étoile
De retour chez lui, Hector D. s'était écroulé, crevé par ces dernières journées. Et ces vingt heures de sommeil n'avaient pas suffi à le remettre d'aplomb. Au petit matin, il s'était levé machinalement. Un petit-déjeuner plus que léger enfilé à la va-vite et pour la première fois de sa vie, l'envie de fumer une clope. Hector D. se sentait angoissé, une impression d'échec le poursuivait depuis la veille. Son escapade à la piscine lui déplaisait finalement. Il avait commis une erreur et se le reprochait... Lui qui se croyait invincible, découvrait ses faiblesses. Ça cassait un mythe personnel construit minutieusement années après années. Un coup plus rude lui fut porté lorsqu'il alluma la radio. Le flash d'info de 9 heures confirma en effet ses craintes : un témoin l'avait vu agresser cette femme. Même si les premiers éléments de l'enquête étaient des plus sommaires, Hector D. savait qu'il serait désormais plus difficile pour lui d'oeuvrer. Sa bonne étoile l'avait quitté et il doutait de la retrouver. Les yeux injectés, il tituba vers les toilettes... Le petit-déjeuner ne passait pas. Aujourd’hui, il le savait : rien n'allait passer. Il se recoucha, préférant le refuge de ses rêves blonds à la grisaille de cette journée naissante.
J’irai où tu iras
J. A. n'en revenait pas. Ce type avait recommencé ! Mais que cherchait-il ? Trois crimes en quelques jours... C'était un dingue. En même temps, il ne fallait pas être devin, encore moins expert en psychopathes, pour comprendre que ce violeur en série avait plus d'un neurone déconnecté. Pris d'une furieuse envie de rendre justice, J. A. s'était lancé dans une enquête dont il ne connaissait ni les tenants ni les aboutissants. Via Internet, il avait multiplié les recherches. Surfant d'un site à l'autre, d'archives de presse aux appels à témoins, J. A. venait de mettre le doigt sur une série de crimes crapuleux commis aux quatre coins du pays. Sans savoir pourquoi, il sentait quelque chose, une sorte d'intuition... Ne lui manquait plus qu'une pipe, le docteur Watson et J. A. allait s'autoproclamer le Sherlock Holmes normand. Honteux, il se retint de rire. Que ce soit à Dunkerque, à la Ciotat ou encore à Nantes, il envoya un mail aux journaux locaux. Pas question de laisser passer la chance de sa vie : casser la monotonie d'une vie empêtrée depuis quelques semaines dans ses "lambliases" et des ambitions professionnelles en berne. Non seulement il allait coincer ce type, il le savait, mais il comptait bien redonner des couleurs à sa vie.
Errance
"Fallait pas me chercher... Merde !" Depuis deux jours, Hector D. marchait... D'un bout à l'autre de l'agglomération, il cherchait un pourquoi à tout ça, à la façon dont ces derniers jours s'étaient enchaînés. Il était dans la merde, il ne pouvait plus le nier. Alors qu'il avait abordé le pont de la Toussaint avec soulagement, se disant que quelques jours de repos lui feraient le plus grand bien, il se retrouvait aujourd'hui pris au piège de ses turpitudes. Encore une fois, Hector avait commis une erreur... L'erreur de trop, craignait-il. Fini le temps des bravaches, cette fois, il avait peur. Peur de lui, ce qui était bien plus dur à accepter ! Il n'aurait pas dû tuer cette gamine lundi... "Mais elle m'avait cherché... Merde !" Alors qu'il rentrait chez lui, il avait croisé cette jolie petite blonde place du Boulingrin. 18, 20 ans... Il ne savait pas. Toujours est-il qu'elle s'était approchée de lui, seule et sourire aux lèvres, pour quémander une cigarette. Il était plus de 18h, la nuit était tombée et comme à chaque début d'hiver, les rues étaient désertes bien avant l'heure du "couvre-feu" traditionnel de 19h. Sans trop d'effort, il l'avait attirée sous un porche avant de la violer. Trop tôt, pas assez de prudence... Hector D. était reparti, son crime commis, avec un arrière-goût amer. Depuis, il marchait, fuyant le monde autant qu'il pouvait. "Le pire dans tout ça, se dit-il, c'est que j'ai oublié de graver son regard dans ma mémoire..." Un crime pour rien ?
À la carte !
Petit à petit, sa carte prenait forme. Une carte de France très particulière... Puisqu'elle ne recensait ni les villes et encore moins les fleuves. Elle mettait le doigt sur les crimes sexuels non élucidés. Dunkerque, Brest, Nantes, La Rochelle, La Ciotat... Autant de ports où de jeunes femmes - toutes blondes, remarqua J. A. - avaient été violées avant d'être assassinées. À chaque fois, l'affaire avait été classée sans suite. J. A. tenait une piste, il en était sûr à... "Oui, je peux dire 250%". Sa boîte mails débordait de messages envoyés par des journalistes, les familles des victimes... Tous avaient leur idée, leurs espoirs, leurs craintes. Mais comment débusquer un homme qui avait su en une vingtaine de mois échapper aux flics ? Un homme qui, surtout, voyageait d'un port à l'autre sans laisser de trace ? J. A. avait beau réfléchir, rien ne sortait de sa petite boîte, celle qui lui servait de cocotte-minute cérébrale. Et si, tout bêtement, il se rendait à la poste...
CNIL
L'idée était simple comme bonjour, se persuadait J. A. La poste devait bien posséder un fichier rassemblant tous les changements d'adresse de ces vingt derniers mois. Il n'avait qu'à noter les coïncidences d'une ville à l'autre, en fonction bien entendu de sa sinistre carte, et hop ! l'affaire était dans le sac. Mais c'était sans compter la légendaire rigueur des fonctionnaires. "Niet!" La petite dame assise derrière son bureau avait été catégorique : pas question de donner à quiconque le droit de fouiller tel ou tel fichier... "Pour qui vous prenez-vous ?" Dépité, J. A. allait repartir lorsque la petite dame, touchée d'un miraculeux excès de zèle, lui avait lancé : "Ou alors, faut payer !" Il ne s'agissait pas d'un pot-de-vin... Loin de là. "Vous pouvez acheter ces fichiers... C'est votre droit. Reste qu'ils ne comprennent pas tous les noms : vous savez, certains cochent la petite case CNIL." Le geste était sympathique, mais à 150 euros le fichier mensuel, et ce pour une seule commune, J. A. n'était pas arrivé. Et ses chances d'être sponsorisé étaient plus que faibles. Sans oublier que le tueur pouvait s'être réfugié derrière cette petite case CNIL.
Château Pibran
Hector D. avait cessé ses déambulations. Il n'avait plus le courage, ni de changer de ville, ce qui lui aurait pourtant permis d'échapper à toute enquête, ni de mettre un terme à sa folie meurtrière. Depuis une semaine, il se tenait à carreau. Aucune "rencontre", donc aucun risque d'erreur. Pour contenir ses pulsions, Hector s'était jeté à corps perdu dans l'alcool, le "shit" et la télévision. Le mélange des trois avait pour principal, et salvateur, effet de l'endormir : il dormait jour et nuit. Et le peu d'heures où il semblait éveillé, il voltigeait entre les brumes cannabiques et les nausées dues à l'absorption massive de Pauillac... Quitte à s'enivrer, Hector avait choisi le meilleur : Château Pibran 1994... Les six bouteilles, 181.79 € : à ce tarif-là, son compte en banque diminuait à une vitesse vertigineuse. Surtout que sa consommation quotidienne était d'environ quatre bouteilles. Calculez ! En début de semaine, il avait appelé sa boîte. Sa mère, malade du coeur, venait de passer l'arme à gauche. Un mensonge de plus qui lui avait valu une semaine d'arrêt. Et lundi, il comptait bien se faire porter pâle. Qui lui reprocherait une petite déprime après la perte d'un être si cher ? Savaient-ils seulement que celle-ci était morte depuis longtemps ? Et que c'était lui, Hector D., qui avait achevé cette magnifique blonde de 47 ans à coups de bûche... "De noël", précisa-t-il pour lui-même.
Nappage au chocolat
Sa mère... Hector D. y pensait souvent. Tous les jours ou presque. Elle et sa nourrice avaient fortement influé sur le cours de sa vie. Si la seconde lui avait ouvert ses cuisses très tôt, trop tôt peut-être, la première lui avait empoisonné la vie. "Ne sors pas ce soir !", "Avec qui traînes-tu ?", "Tu es bien comme ton pourri de père"... Ces phrases, Hector les avait entendues plus d'une fois. À force de le couver, de l'enfermer dans un univers sans oxygène, sans rêve, sans couleur, madame D. avait poussé son fils dans un mutisme aussi bien social que moral. Peu à peu, envahissant son quotidien, le bouffant littéralement, elle l'avait conduit à la haïr. Consciemment ou inconsciemment. Il y a trois ans, comme à chaque Noël, madame D. avait convié son fils à un réveillon en tête-à-tête devant la télé. Au menu, le sempiternel triptyque huîtres-foie gras-sanglier mariné, suivi d'une bûche au chocolat. Mais cette année-là, elle n'avait pu atteindre son petit café assorti d'une friandise pralinée. Hector lui avait planté la tête dans la bûche jusqu'à ce que le nappage au chocolat s'invite dans la moindre de ses alvéoles pulmonaires. Bleue et marron, elle avait fini la soirée dans le coffre de leur R5 avant d'être jetée dans une mine désaffectée de l'Est. "Bon débarras !", avait-il écris au feutre sur son linceul improvisé.
Profil-type
J. A. avait acquis la certitude de tenir le bon bout. Au fur et à mesure qu'il avançait dans ses recherches, sa carte prenait forme... Tout comme la précision des témoignages qui s'accumulaient sur sa boîte mails. Non seulement il menait son enquête tambours battants, obtenant chaque jour des informations selon lui de plus en plus capitales, mais ses conclusions l'avaient amené à dresser un profil-type des victimes. Premier élément, toutes celles qu'il avait recensées, soit une petite dizaine, sortaient du cinéma. Deuxièmement, toutes étaient blondes. Reste que le chemin s'annonçait encore long... Il n'avait toujours pas les moyens de s'offrir l'ensemble des fichiers de la Poste. Pire, la bête qu'il traquait jour et nuit, avait quitté la "une" des journaux. Pas un seul crime depuis une semaine. Etait-il parti ?
Comme un naufragé
Rien n'y faisait. Alcool, drogue... Hector avait cru oublier ses tourments en s'abandonnant, mais c'était peine perdue. Il avait suffi d'un téléfilm, d'une ânerie américaine pour que rejaillisse le portrait de Jenny, sa première "conquête". Et l'envie était revenue. Il avait beau effacer ces idées noires, elles revenaient au triple galop, à chaque fois plus précises et puissantes. Comme un naufragé s'accroche à une branche ou une bouée, Hector s'était jeté sur les dernières bouteilles de Pauillac qui lui restaient. Trois exactement qu'il avait englouties en quelques minutes. Assommé par l'alcool, nauséeux, il s'était endormi dans son canapé. Combien de temps ? Il ne savait pas... Toujours est-il qu'à son réveil, Jenny était toujours là. Prenant son blouson et ouvrant la porte de chez lui, Hector reconnaissait son échec... Qu'allait-il faire ? Il ne le savait pas, mais en attendant de trouver l'IDÉE, il se dirigeait vers le... cinéma.
Vénus en dolby
Tout s'était enchaîné sans qu'il puisse maîtriser la moindre seconde. Devant le cinéma, rue de la République, Hector avait jeté son dévolu sur les Noces funèbres de Tim Burton. Machinalement, à l'instinct, aucune file d'attente, une affiche séduisante et une salle heureusement vide. Passé les premières minutes, le film s'était vite révélé décevant : scénario creux, quelques longueurs... Hector s'était levé, préférant respirer les effluves de croustillons distillées par la foire sur les quais de Seine. Mais avant de franchir la double porte feutrée, dans la faible lumière projetée par le film, il avait aperçu au fond de la salle une douce crinière blonde. Comme une révélation, une Vénus de Milo sortie d'une brume en cinémascope. Et il s'était ravisé, se rasseyant à quelques rangées d'elle... Afin de l'observer, de l'imaginer, de l'espérer. Et à force de l'espérer, il l'avait possédée. Générique de fin à peine lancé, il l'avait suivie dehors, rattrapée et forcée entre deux voitures. Hector l'avait abandonnée au même endroit : pas le temps de dissimuler le corps, plus le goût aux finitions...
Et de quatre !
Suede, New Order, les Smiths... J. A. avait ressorti ses vieux disques. Alors que sa traque semblait au point mort, il s'était lancé dans une valse d'invitations. Whisky, rhum et autres breuvages forts en degrés allaient couler à flots ce soir. Il se l'était promis en thérapie d'une enquête mal engagée. Ses amis, accompagnés d’inévitables pique-assiettes, commencèrent à se pointer... Norbert, une espèce rare de mormon dépressif, ouvrit le bal, suivi de près par Mathilde. Mathilde, une véritable beauté. Même s'il la connaissait depuis dix ans, J. A. tombait à chaque fois sous son charme. Il suffisait d'un regard pour que sa libido s'enflamme. Et ce regard, Mathilde, la perverse Mathilde, l'avait de nouveau jeté à peine passé le pas de la porte. En connaissance de cause, paria J. A. Ce soir, elle finirait dans son lit... Un moyen idéal pour oublier l'autre cinglé. Reste que les rêves ne valent que s'ils demeurent rêves. Non seulement il s'était couché seul et ivre mort, mais Mathilde s'était barrée avec l'un de ces pique-assiettes venus d'on ne sait où. "Ah la P...", cria-t-il devant sa glace, la langue épaisse comme une limace et les yeux encore avinés de la veille. À la radio, Fabius avoisinait les 20%. Les journalistes se gaussaient, lui trouvait ça pas mal pour un mec seul. Le couvre-feu s'installait un peu partout dans les cités... Et Blond hair, c'est comme ça qu'il avait baptisé son violeur en série, venait de signer son quatrième crime à Rouen.
Sursaut
Documents d'époque, témoignages de poilus... Non décidément, les commémorations, c'était pas son truc. Bien loin des images sépia et des odes patriotiques, J. A. avait passé le week-end du 11 novembre à cheval entre son lit, son pc et quelques bouquins. Avant de quitter son appartement, Norbert, le fameux mormon dépressif, lui avait conseillé "Le Moine et le Vénérable" de Christian Jacq. Aussitôt dit, aussitôt fait, J. A. s'était pressé le lendemain matin à la Fnac. Une poignée d'euros et 240 pages plus tard, il était ressorti de sa lecture reposé. Se sentant à la fois aussi proche du religieux que de l'homme laïc, J. A. avait retrouvé la force de combattre son adversaire... Ce Blond Hair qui n'en finissait pas de polluer les rues de ces crimes. Il était temps de passer outre les procédures de la Poste et de ne pas s'arrêter au premier obstacle rencontré. Assis devant son téléphone, il composa le numéro de Norbert. Non seulement Norbert était un mormon dépressif, mais il avait l'honneur d'être un as du piratage informatique. Aucune base de données ne pouvait lui résister, se vantait-il à l'envi... J. A. entendait bien éprouver ses talents.
Boucherie Sanzot
Un carnage ! Il n'y avait pas d'autre mot... Même lui n'arrivait pas à comprendre ce qu'il s'était passé. À croire qu'il avait voulu recréer la boucherie des tranchées de 1914... Façon 2005 ! Les 11 et 12 novembre étaient passés comme des lettres à la Poste, mais pas le 13. Comme à son habitude, Hector s'était présenté à l'entrée du cinéma, rue de la République, vers 22h. Pas trop tard ni trop tôt... Un film, il voulait juste regarder un film. Pas plus ! Et il se serait tenu à ce programme, si ces deux filles, ces deux blondes, ne l'avaient pas accosté. Aguicheuses ou provocantes, il ne savait plus... Toujours est-il qu'elles l'avaient suivi jusque chez lui au retour. Qu'elles s'étaient moquées. Lui ne pipait mot et attendait... Elles étaient montées. Et l'alcool aidant, s'étaient laissées aller sur le canapé. Lui regardait, amusé et de plus en plus excité. La plus grande, Emma, s'endormit très rapidement : il avait légèrement augmenté la dose d'anxiolytique versé dans leurs verres. La plus petite, Patricia, ne tarda pas à suivre. Libéré de ce poids, Hector se rua sur elles... Et sans concession, les taillada, viola, découpa... Trois heures d'une sinistre boucherie. Trois heures suivies de dix consacrées au seul ménage. Du sol au plafond, de la cuisine à la chambre, tout n'était que mare de sang. Il finit par découper les deux corps... Les bouts finiraient la journée au fond de la Seine.
Hector D.
Une heure avait suffi à Norbert pour extorquer à la Poste toutes les informations qu'elle se refusait à donner. J. A. possédait désormais, il le savait, la clé du mystère. Ne lui restait plus qu'à comparer les listes, ville après ville, nom après nom... Il lui fallut deux jours pour tout analyser, deux jours pour aboutir à un nom : Hector D., un honorable habitant de la rue Cauchoise.
Sherlock de pacotille
Si c'était si simple, il n'y aurait ni enquête ni criminel. J. A. se mordait les doigts d'avoir été si naïf. Un nom et une adresse en main, il s'était bêtement rendu au domicile de ce Hector D... Et avait sonné. Qu'espérait-il ? Que Blond Hair lui tende ses poignets et lui dise : "OK ! Je me rends..." ? Non ce n'était pas sérieux. À force de s'imaginer en digne successeur de Sherlock Holmes, J. A. avait perdu le sens des réalités. Sa chance, il le savait, était que personne n'avait ouvert la porte... À part la voisine d'Hector, une petite vieille qui, avec son mari, lui avait demandé ce qu'il faisait là. Excuses confuses, le visage cramoisi... J. A. n'avait pas assuré, fuyant la situation plus que l'assumant. Il était certain d'avoir inquiété les vieux et, par conséquent, alerté Hector D. De retour chez lui, J. A. se mura dans le silence. Que faire ? Après quelques heures de réflexion, de verres de whisky, la solution s'imposa d'elle-même : J. A. allait lui envoyer un recommandé. Avec un peu de chance, le violeur en série raterait le facteur et devrait se rendre à la poste du quartier pour retirer son colis. Une occasion inespérée de faire connaissance avec le... mal !
Si douce
Non ce n'était pas si simple que ça. Depuis quelques jours, il végétait. Hector n'avait plus le coeur à l'ouvrage : les blondes pouvaient se présenter à lui par paquets de douze, il n'en ferait rien ! Mais là n'était pas le pire des maux qui l'envahissaient : la nostalgie faisait bien plus de ravage. Elle l'avait emporté comme les boulets de canon balaient les troupes adverses. Renversé sur son canapé, Hector ne réagissait plus, perdu dans ses vieilles photos, celles de sa mère, de sa nourrice... Des rectangles en noir et blanc, illustrations d'un passé qu'il n'avait finalement pas connu. Sa nourrice. De temps en temps, il la revoyait en rêve. Une femme si douce, si élégante, à l'origine de son goût prononcé pour les blondes. Elle l'avait gardé de 2 à 16 ans, sa mère se contentant du strict minimum avec lui : "bonjour", "bonne nuit", "avez-vous bien travaillé à l'école mon fils ?"... Sa nourrice, elle, ne manquait pas d'attentions. Trop sans doute. Comme on disait il y a quelques dizaines d'années, elle n'avait pas hésité à le déniaiser à l'âge de 14 ans. Un souvenir extraordinaire !
Colissimo
Le paquet n'était pas lourd : quelques dizaines de grammes réparties dans 10 cm3. À l'intérieur, rien de précieux, juste un billet... Quelques lettres qui, mises bout à bout, formaient le mot "coucou". Aucune signature. J. A. se disait que Blond hair comprendrait très vite la portée du message. Le jeune Rouennais avait cherché, se creusant la tête pour trouver la formule juste. Après deux ou trois essais, type "je sais qui tu es", "salaud" ou bien encore "je t'aurai", il s'était résigné à user de simplicité. Un "coucou" vaut mieux que deux "tu l'auras", riait-il intérieurement. La poste n'était pas loin. Au guichet, il traça délicatement le nom et l'adresse du sadique, fasilfia les siens et demanda combien de temps mettrait le colis à parcourir les deux cents mètres qui le séparaient du tueur. "Demain, ce sera fait", termina la "postière". En espérant que Blond hair ne le récupère pas tout de suite, il entendait bien se poster devant la poste deux jours plus tard... "À partir de 10h !"
Pied de grue
Comme il s'y attendait, Hector n'avait pas récupéré le colis ce vendredi matin. À l'arrêt sous un porche de la rue Cauchoise, J. A. avait vu le facteur reprendre le "bébé" et laisser un avis de passage. Blond hair était à deux doigts de se faire serrer, il le savait. Reste qu'avec ses petits muscles, le détective en herbe doutait de sa capacité à appréhender le suspect. Depuis quelques jours, il se surprenait à parler comme un héros de polar. Les mots jaillissaient façon Simenon... C'est à peine s'il hésitait à se claquer un vieux Borsalino sur la cafetière, une pipe au coin des lèvres ou un imper taillé Eastwood. Malgré cette schizophrénie passagère, J. A. poursuivait sa mission en espérant ne pas être tombé à côté. Hector D., c'était un joli nom pour un cinglé.
« J’ai tout mon temps »
Hector D. n'était pas du genre pressé de la vie. C'est sans surprise qu'il avait trouvé samedi après-midi une invitation à récupérer un colis à la poste la plus proche. Ce n'était ni les impôts, Hector avait pour principe d'être en règle avec l'Etat, ni le propriétaire qui venait de recevoir le loyer de décembre avec quatre jours d'avance... H., comme sa mère le surnommait dans ses rares moments de bonté, en avait conclu qu'il s'agissait d'une erreur. Ni plus ni moins. Et sans inquiétude avait repoussé au mardi le passage obligé par le guichet de la poste. "Certaines choses doivent savoir être désirées pour être au mieux dégustées", pensait-il. Si le week-end s'était déroulé sans anicroche, sans passion, Hector espérait bien se rattraper ce soir. joyeux Noël au cinéma... "Pourquoi pas !"
Attente
J. A. en avait marre d'attendre. Même s'il avait posé quelques jours de congés, faire le pied de grue devant la poste n'était pas son passe-temps préféré. Depuis samedi matin, il prenait café sur café dans le troquet situé juste en face de l'institution séculaire. Les yeux abattus, rougis par l'attente, il commençait à perdre patience. Soit le plan avait foiré, soit Blond hair se foutait royalement du courrier que pouvait bien lui adresser Pierre, Paul ou Jacques. Sur ce, J. A. s'alluma la trente-cinquième cigarette de la journée. À la radio, France bleue crachait la découverte d'un nouveau corps : une jeune fille, égorgée au pied de l'église Saint-Maclou.
« La conne ! »
Déçu. Hector D. avait raté une occasion en or. À peine sorti du ciné, la gamine l'avait regardé, il en était plus que sûr. Un regard, peut-être même un clin d'oeil, qu'il avait perçu comme une invitation. Du coup, il l'avait attendue dehors... Un bon quart d'heure par moins cinq, le temps qu'elle dise au revoir à ses amies : une bande de gamines tout aussi évanescentes qu'elle. Et elle était sortie. Lui, après l'avoir suivi sur deux cents mètres, jusqu'au pied de l'église Saint-Maclou, avait simulé la perte de son téléphone pour l'aborder. "Excusez- moi, j'ai oublié mon portable et mes clés... Pourrais-je vous emprunter le vôtre pour appeler ma femme ?" L'histoire était suffisamment crédible, son attitude aussi. Elle chercha dans son sac... Et baissa la tête. C'est là qu'il l'attrapa par les cheveux et l'entraîna dans le renfoncement d'une des portes latérales de l'édifice religieux. Hector se voyait déjà la posséder, la prendre avant de la saigner comme à l'abattoir : il venait de voir un film sur la boucherie de 1914 et ça le poussait à un certain romantisme barbare. Seul hic, l'arrivée du prêtre, du maître des lieux, allait casser son scénario. Elle avait crié... "La conne !" Il eut à peine le temps de l'égorger, de toucher sa poitrine naissante, avant de fuir. Courageux mais point trop n'en faut.
Résurrection
Son échec digéré, Hector entendait bien "se refaire". Pour cela, il n'y avait pas 36 solutions. Un, il devait retourner sur le terrain, rencontrer une nouvelle "jeunette". Deux, il lui fallait changer de méthode. Celle éprouvée depuis deux ans commençait à montrer ses limites. S'il ne variait pas dans son mode opératoire, sa prochaine nuit, il la passerait soit à l'hôtel de police, soit aux côtés de Saint Pierre... Enfin si ce dernier l'acceptait. Ce qui était moins sûr. La soirée qui s'annonçait devait être celle de son renouveau : Hector voulait exploser dans son art, devenir le Ted Bundy français. Rouen pouvait s'attendre à de nouvelles boucheries. Alors qu'il allait prendre son bain, histoire de se préparer pour ses performances de la nuit, Hector tomba sur l'avis de passage laissé la semaine dernière. "La poste pouvait bien attendre encore quelques jours... Son destin n'autorisait aucune perte de temps."
Nuit sanglante
Rouen se réveillait sous le choc. Dès 6 heures, les radios s'étaient mises à frétiller d'informations sanglantes, parfois contradictoires, mais toujours violentes. Vers minuit, la police avait découvert les premières victimes. Premières car Blond hair venait de signer sa plus grande oeuvre : 8 meurtres, 8 cadavres répartis çà et là dans l'agglomération, 8 femmes. Hector était satisfait. Non seulement il savourait une nuit exceptionnelle, bouclée sans une erreur, mais il se sentait vivre... Rempli du sang des autres, ses forces revenaient : il était prêt désormais à surmonter tous les obstacles. Son parcours nocturne était digne des plus grands. Tous les Bundy, Hannibal et compagnie pouvaient se rasseoir : en quelques heures, Hector D. était devenu le serrial killer n°1, celui qui allait dorénavant alimenter la une des journaux. La veille, il s'était mis en ordre de bataille vers 20 heures. Un k-way, des bottes neuves, un couteau, quelques sacs en plastique et il était parti en quête de jolies "rencontres". Une chasse étrange où le moindre regard signait l'arrêt de mort d'une femme prise au hasard. Sa première victime habitait Mont-Saint-Aignan, une baguette sous le bras, un sac d'étudiante en bandoulière. Hector avait particulièrement aimé son expression : de la terreur mâtinée de fatalisme... "Elle m'attendait", se dit-il en l'égorgeant. Il sentit les flots d'un sang chaud couler entre ses doigts : "Par moins 5, il y a de si petits plaisirs..."
Patricia
Depuis deux jours, allongé sur son canapé, Hector revivait chacune des minutes de sa dernière escapade. À Mont-Saint-Aignan, sa première victime ne l'avait occupé qu'une poignée de secondes : il n'avait même pas cherché à la violer. Petite nouveauté, il s'était contenté de dégrafer sa chemise, d'ouvrir son soutien-gorge et de la prendre en photo... "Quelle jolie peau", se dit-il en regardant l'écran de son numérique. Une acquisition finalement peu onéreuse vue son utilisation : aussitôt acheté, aussitôt rentabilisé. Après elle, Hector s'était envolé vers Bihorel... Même s'il n'avait rien programmé, il se rappelait des horaires de fermeture de la piscine municipale. Ça tombait effectivement bien, Patricia, sa collègue de boulot sortait tout juste. Depuis le temps qu'il avait envie d'elle, le jour était enfin venu. Patricia n'eut pas le temps de comprendre. Derrière un arbre, il la poignarda dans la nuque. Son corps se crispa avant de se démantibuler. Il releva sa robe et sortit son numérique. "Et de deux !"
95 plaies béantes
Son plan n'avait pas marché. Alors qu'il croyait avoir trouvé la solution miracle, celle qui lui permettrait de mettre la main sur Blond hair sans coup férir, J.A. devait se rendre à l'évidence : il avait échoué et Blond hair venait de signer de nouveaux forfaits encore plus sanglants que les précédents. "Plus personne n'est à l'abri de ce débile", pensa-t-il, le regard vide. Depuis quatre jours, les médias égrenaient les noms d'une liste qui ne cessait de s'étoffer. Des victimes assassinées dans des conditions de plus en plus sordides. La palme revenait à la jeune Mathilde, une gamine de Saint-Léger-du-Bourg-Denis. La police avait retrouvé son corps crucifié sur la cheminée d'une vieille manufacture. Blond hair l'avait sanglée autour de la cheminée en briques et lacérée de la tête aux pieds. 95 plaies béantes qui, loin de la tuer sur le coup, l'avaient vidée de son sang... Une agonie que les spécialistes invités par les journalistes estimaient à quatre heures. J.A. avait la nausée... C'était de sa faute ! Il était temps qu'il donne le résultat de ses recherches aux enquêteurs, aux vrais, à ceux qui n'attendent pas des jours et des jours qu'un cinglé vienne chercher son colis à la poste. Le Rouennais n'en revenait pas de sa naïveté : comment avait-il pu croire qu'il arrêterait cet homme dénué de tout sens moral ?
Une page indélébile
Hector D. n'en revenait pas. Le résultat dépassait de loin toutes ses espérances ! Il était en passe de détrôner le 11 septembre et l'intervention en Irak. Rouen fourmillait de journalistes, des médiocres aux stars du petit écran, ils étaient tous là. Et tout ça pour lui. Les chaînes passaient en boucle des reportages sur les événements de la semaine dernière, des analyses psychiatriques à deux balles et des téléfilms sur Landru, Petiot... En quelques jours, Hector avait tout entendu : il était un frustré selon le psychologue de la 2, un dangereux psychopathe pour la 1, un être à l'enfance défavorisée pour Arte... Enfin rien de bien intéressant et surtout rien de percutant. Son oeuvre était désormais gravé dans l'histoire collective : une page indélébile dont il était extrêmement fier. Pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Hector ne se posait même plus la question. Huit la dernière fois... Douze demain ? Il s'en sentait capable et les gémissements de ses victimes n'arriveraient pas à lui faire changer d'avis : il avait tué, il tuerait encore... Et ce soir semblait une nuit toute propice à sa créativité.
Madame Tout-le-monde
Entre deux voitures, Hector attendait. Rien n'indiquait qu'il venait de trucider six femmes en quelques heures. Seules ses chaussures, recouvertes de sang, troublaient l'air paisible qu'il s'était composé pour la nuit. Tentant de parfaire son rôle, il avait bien essayé d'essuyer ses brodequins sur la chemise de sa dernière victime, mais rien n'y faisait : ses pieds accrochaient désespérément le sol. Il perdait peut-être en discrétion, mais certainement pas en puissance. Ivre de sang, Hector avalait plus qu'il ne vivait les minutes de cette soirée. Minuit n'avait pas encore sonné et déjà sa mémoire avait enregistré les expressions de terreur d'une demi-douzaine de femmes... Et la septième approchait. Pour le coup, il n'avait pas choisi la difficulté ni la fraîcheur d'une petite blonde. De toute façon, Hector ne cherchait plus la qualité, seule la quantité importait désormais. Un misérable caniche abricot au bout de sa laisse, "madame Tout- le-monde" avançait, à la rencontre d'une dernière heure qu'elle n'imaginait pas si proche. Malgré tout l'entrain était là. Les singeries de son chien "savant", elle n'en doutait pas, l'amusaient énormément... Lui, pourtant, n'avait pas reniflé le danger embusqué derrière la 306 rouge. Il n'eut même pas le temps d'aboyer. D'un coup de couteau de chasse, Hector lui trancha la moitié du museau ; puis, à la manière d'un fauve, sauta sur miss Punkinghead, du nom d'un titre d'XTC qui lui revint au moment où il enfonça le poignard dans sa gorge. Une nouvelle fois, le sang jaillit... À croire qu'il s'en nourrissait. Hector ouvrit la bouche à jamais figée, retira le dentier devenu inutile et prit une photo. "Magnifique !"
Entre chiens et loup
J.A. était désespéré, pris entre l'absurdité des uns et la cruauté d'un autre. Dépassé par la chevauchée criminelle de Blond hair, il avait livré toutes ses informations aux enquêteurs, à ceux qui se targuent de poursuivre la "racaille" des hauts comme des bas. Livré, c'est un grand mot puisqu'il n'avait pas surmonté la "grosse dondon" de l'accueil. L'hôtel de police, rue Brisout-de-Barneville, s'était refermé sur ses révélations sans en croire un traître mot. Résultat, J.A. n'avait plus aucune perspective hormis celle de faire le sale boulot lui-même... Ou alors retourner chez lui, se taper une bouteille de Côte-Rotie 1993, la dernière de sa cave, et oublier définitivement cette aventure commencée dans les toilettes d'une piscine. Elle avait au moins eu le mérite d'effacer les stigmates de son trek marocain. Les heures perdues, assis sur un trône en faïence, n'étaient plus qu'un vilain souvenir. À croire que Blond hair avait plus de succès qu'Ercéfuryl ou autre Imodium. La clope au bec, il déambula une bonne partie de la journée en ville. Au troquet, chez le boulanger, entre deux rayons du supermarché, la même conversation revenait inlassablement. Blond hair ne voulait décidément pas le laisser en paix.
De 20 à 25 cafés
Une brume glaciale était tombée sur Rouen, figeant l'air, l'activité et les sens. Aucune odeur, aucun son... J.A. restait là ou las, il ne savait plus très bien. Son piège postal ne donnait toujours rien... Depuis quinze jours, il attendait dans la fumée et les vapeurs caféïnées du troquet. Sans succès. Soit Blond hair avait flairé le piège, soit il était déjà passé... J.A. ne pouvait assurer une surveillance parfaite : non seulement il devait répondre à quelques impondérables, comme payer les 20 ou 25 cafés de la journée, et ses crampes le saisissaient à nouveau. Suffisamment pour le rendre suspect du propriétaire du café. Ses passages de plus en plus nombreux aux toilettes lui avaient ainsi valu un rendez-vous sportif avec le cafetier : deux ou trois coups de poing pour s'assurer qu'il n'y avait aucun trafic dans ses chiottes. Pour toute excuse, J.A. avait eu droit à une visite de la cave, des rayons et des rayons de cartouches de cigarettes. "Prends-en une ! Et on sera quitte." Le patron craignait finalement plus pour son propre trafic..." En sortant de cette caverne d'Ali Baba pour apprenti asthmatique, et sans savoir réellement pourquoi, l'image de Pénélope lui revint en mémoire : une jolie blonde, célibataire, casse-cou qui pourrait très bien faire l'affaire. Mais quelle affaire ?
Impression(s)
La machine tournait à plein régime. Un à un, les tirages sortaient, brillants et colorés. Depuis le début de l'après-midi, Hector imprimait ses dernières oeuvres : près d'une trentaine de photos, le bilan d'une semaine de crimes odieux. Devant ce patchwork de chairs et de cris silencieux, il hésitait entre angoisse et bonheur. À la vue de ces regards, de ces corps désormais inutiles, Hector comprit que la vie n'était qu'éphémère. Une flamme qui pouvait à tout moment, d'une seconde à l'autre, s'éteindre. Sans savoir pourquoi ni comment. Lui n'échappait pas à la règle. Et cette fin pourrait bien arriver plutôt que prévu. "Tant mieux, pensa-t-il, à condition de ne pas souffrir".
Noël
J.A. avait abandonné son poste, écoeuré des cafés à tout jamais. Sans grand enthousiasme, il avait décidé de reprendre le chemin de son quotidien : douze heures qui, inlassablement, se répétaient à l'identique. Première préoccupation, retrouver un boulot. Ses heures perdues à attendre Blond hair avaient eu raison de son patron. Seul hic en cette période de fêtes, les idées originales ne traînaient pas les rues. Et J.A. hésitait entre remettre à neuf les illuminations de Noël, ratées il faut bien l'avouer, à Rouen; se déguiser en père Noël; ou ouvrir les huîtres au supermarché le plus proche. Après de longues minutes de réflexion, la première hypothèse étant vaine, la seconde puérile, il opta pour la dernière. Un vieil ami de l'île d'Oléron lui avait appris un coup en or pour ouvrir en moins de 30 secondes les huîtres les plus récalcitrantes. Fort de ce laisser-passer en bonne et due forme, J.A. entra de plain-pied dans sa nouvelle mission. Six points de suture et dix pansements après, il commençait à peine à maîtriser cet art finalement bien difficile.
Quinze fenêtres
Période de noël oblige, Hector savourait, bien au chaud chez lui, ses dernières "rencontres". Le chocolat encore fumant, il hésitait : la une, la deux, la trois, la six... Toutes proposaient comme pendant son enfance une multitude de films de noël. Entre les aventures d'un pseudo chevalier arthurien et Beethoven, Hector choisit d'éteindre et de se plonger dans la contemplation de ses prises. Quinze photos trônaient sur sa table. Quinze fenêtres sur l'horreur. Au fil des nuits, il avait goûté au sublime, à l'aspect épais du sang... Suffisamment pour se sentir de plus en plus sadique. Qu'elles soient blondes ou brunes, jeunes ou vieilles, hommes ou femmes, ses victimes étaient avant tout des victimes potentielles qu'il s'impatientait de rencontrer. En deux semaines, son agenda s'était rempli d'une liste impressionnante : des noms ou des surnoms inscrits méticuleusement avec une note. À ce petit jeu, "fourrure" se surpassait. Agrémentée d'un 16/20, elle avait su saisir les envies de son bourreau, lui rendant une terreur jusqu'alors inégalée. "Fourrure" était SA victime, celle avec qui sa quête prenait tout son sens. Enfin... Si sa quête devait avoir un sens !
Derrière le canapé
"Fourrure" ne l'avait pas entendu se glisser derrière elle. Encore fumante du bain qu'elle venait de prendre, elle piétina le sol glacé jusqu'au canapé : un délicieux cocon coinçé enttre la cheminée et la télé... De quoi passer une soirée des plus agréables. Ne manquait plus qu'un verre de vin - un reste de Montagne-Saint Émilion de la veille - et quelques copeaux de parmesan. À contrecoeur, elle se releva, se jeta dans la cuisine et revint aussi vite qu'elle était partie. Hector D. avait juste eu le temps de s'abaisser derrière le canapé. Il avait choisi sa coiffure : une sorte de bosquet brun... Puis son corps. L'objectif de son appareil n'avait pas encore eu la chance de saisir une victime aussi parfaite. Cette lacune serait comblée avant la fin de la nuit, s'était-il promis en la suivant dans la rue. La traque s'était déroulée sans anicroche, "Fourrure" ne se doutait de rien... Au point d'oublier de fermer à clés la porte de son appartement. "C'est trop facile", sourit-il, hésitant quelques secondes à rebrousser chemin : "Elle me gache le plaisir !" Mais devant le désir, il passa le seuil et referma délicatement la porte. Cela faisait une heure qu'il attendait dans l'ombre de ses pas, de ses gestes... Il l'avait vue lire son courrier, regarder deux ou trois niaiseries télévisuelles, plonger dans ce bain bouillant et là, il la voyait somnoler entre les vapeurs du Montagne-Saint Émilion et les fumeroles de la cheminée. Son heure était venue : l'invité mystère allait apporter une touche finale à ce charmant tableau.
Le ciel s'obscurcit
L'alcool aidant, Stéphanie s'était endormie, avachie plus qu'allongée sur son canapé. Son regard perdu dans les méandres d'un rêve absurde, elle n'avait pas senti le souffle d'Hector D. sur son cou. Encore moins ses doigts qui avaient écarté son peignoir ni le léger bruit du déclencheur puis du flash. D. se délectait : pour la première fois, il aurait un portrait avant et après... Peut-être réussirait-il à saisir l'instant du passage, ce moment où l'âme quitte le regard de ses victimes, où la peur et la mort figent à jamais leur visage ? Stéphanie chevauchait un cheval ailé, virevoltait, bondissait d