Mon dieu !
Au grand prix de la lacheté, J.A se posait là. Alors qu'un peu partout autour de Rouen, se faisait étriper tout ce qui portait jupons, lui se lamentait... En voulant à la police, à ceux qui avaient enfanté un tel monstre, au gouvernement incapable de lui rendre son optimisme d'avant... Bref ! il en voulait à la terre entière, un moyen plus ou moins facile d'éviter de se poser la seule et bonne question : que devait-il faire pour arrêter ce débile profond de Blond hair ? En quinze jours, celui-ci avait zigouillé plus d'une trentaine de femmes... S'enfonçant à chaque fois un peu plus dans le sordide et la boucherie. Langues coupées, doigts brisés, yeux crevés, corps lacérés, ventres éviscérés... La bestialité dont il faisait preuve n'avait plus rien à envier aux stars américaines. Non seulement les rues se désertaient les 18 heures passées, mais les cinémas n'insistaient plus et baissaient le rideau la séance de 16H10 terminée. De toute façon, depuis quelques semaines, la réalité l'emportait sur la fiction... Alors autant lire les unes des journaux à 0,99 € plutôt que voir le dernier Saw à 8,50 €. Enfin ça ne réglait pas le problème : J.A était un lâche !
Cinq verres de whisky
Il avait pris son temps. Mesuré, comme on le dit chez lui, le pour et le contre. Sa décision était désormais la bonne : frapper à la porte de ce salaud, lui foutre un coup de surin et se barrer. Simple, rapide, net et sans bavure. Alors J.A s'était tourné vers la rue Cauchoise. Un couteau dans la poche, une tenue kaki de circonstance et une volonté trempée dans le whisky : cinq verres pris coup sur coup pour lui donner le courage nécessaire face à l'autre cinglé. "Il était temps d'en finir !" Déterminé, J.A avait traversé la rue Fontenelle avant de s'engouffrir dans l'impasse de la Tour-d'Argent. La porte soi-disant sécurisée était ouverte... Il avait calculé son coup : Blond hair logeait au troisième. Deux ou trois inspirations, le coeur au bord de l'explosion, les tempes omniprésentes, il monta... Doucement... Plus la porte approchait, plus elle lui semblait s'éloigner comme une oasis en plein désert. Sauf que là l'oasis n'avait rien de salvateur : c'était quitte ou double. Soit il crevait là, comme il avait vécu c'est à dire sans gloire, soit il le finissait. Il sonna... La porte s'ouvrit : un petit homme sec, les lunettes épaisses, les sourcils lourds et gris le regarda... Intrigué !
Errare humanum est
J.A tomba dans un tourbillon. Debout face au petit bonhomme, il se figea... Son cerveau fonctionnant à plein régime. Même s'il doutait d'avoir repris son souffle pendant les 5 secondes qui s'écoulèrent dans l'ouverture de la porte, J.A se rappelait de tout. Du papier peint de l'entrée à la couleur de cette chemise ridicule - un rose pâle maculé de pétales bleutées -, chaque détail s'était collé aux alvéoles de sa mémoire. Le petit homme n'avait rien du serial killer qu'il s'était imaginé : une tête de tous les jours, un regard à la limite de la bienveillance... Il avait hésité et puis... ZUT ! Il était là pour une mission, détruire le mal dans son antre, et il n'avait pas l'intention de reculer. Surtout pas au moment de sauter de l'autre côté du fleuve. Il sortit la main de sa poche, la lame brilla quelques instants avant de s'enfoncer dans l'estomac du petit gros... Celui-ci grimaça, paniqué et incrédule. Il baissa les yeux, regardant s'enfuir ce fluide rouge si dense, si chaud, si... vital. Et s'écroula le regard posé sur J.A. À ce moment, le jeune Rouennais comprit que quelque chose clochait. Mais quoi ?
Fuite d'eau
Hector D. hésitait. Sa fuite d'eau venait de lui sauver la vie. S'il n'avait pas craint d'affronter l'ire verdâtre de ses voisins, il n'aurait jamais appelé ce plombier. Plombier qui n'aurait pas ouvert la porte à sa place. Plombier qui n'aurait pas reçu ce coup de couteau à sa place. Et là, Hector s'en réjouissait non sans une certaine ironie. En même temps, la peur lui empoisonnait le sang : son estomac se contractait, ses sens s'émoussaient. Quelqu'un l'avait découvert, quelqu'un avait trouvé son antre et ce même quelqu'un avait eu le cran de tuer. De chasseur, il se sentait glisser dans la peau de la bête traquée... Et là, bizarrement, le jeu lui plaisait moins. Enfin... Avant de régler ce problème, il devait au plus vite se débarrasser d'un corps qui l'encombrait plus qu'un peu : ce sacré plombier...
Cinq euros
La main poisseuse, J.A détalait. Dans les rues, il courait, s'arrêtait, regardait derrière lui, s'asseyait, reprenait son souffle, semblait réfléchir, se relevait, piétinait, marchait, reculait et courait à nouveau. Un électron libre, sans origine, sans avenir, perdu dans une ville qu'il ne reconnaissait plus. Sa vie venait de changer. Il venait de tuer quelqu'un, de s'octroyer le pouvoir divin de vie ou de mort... Et il regrettait, certain qu'il venait de commettre la plus grosse erreur de sa triste existence. "Au moins, pensa-t-il, j'ai fait quelque chose, j'ai bougé..." Sur sa main, le sang commençait à sécher, formant une gangue, une seconde peau infecte qui le génait. Pris d'une furieuse envie de fumer, il se dirigea vers le premier tabac venu. "Un paquet de Marlboro... Cinq euros s'il vous plaît !" Ses bras, ses jambes se mirent à trembler. Son coeur s'emballa : sa poche était vide... Au fond, bien au fond, calé contre sa cuisse, il ne restait plus qu'un couteau dégueulasse. Son portefeuille, lui, devait l'attendre patiemment au pied de... Blond hair !
Scie à métaux
Hector D. s'épongea le front. Ce cochon de plombier pesait bien un quintal... Autant il éprouvait un certain plaisir à jouer avec le corps de ses victimes, autant là il ne ressentait rien. C'était l'oeuvre d'un autre, un fardeau, un couac dans son scénario... Et puis c'était du travail bâclé. Une entaille dans l'estomac, un filet de sang, rien d'autre ! Aucune recherche, aucune élégance, aucun sentiment... Décidément ce meurtrier était bien en dessous du maître qu'il était devenu ces trois derniers mois. Mais bon ! Au llieu d'accabler l'amateur, Hector devait régler au plus vite un problème bien plus préoccupant : que faire du cadavre ? Il sortit une vallise, tenta d'y glisser le corps... En vain. Si la tête, le tronc et un bras passaient, les hanches, les jambes et le deuxième bras restaient sur le carreau. Ne restait plus qu'une solution : celle qui l'amusait le plus. Il se pencha au-dessus de la caisse à outils et s'empara d'une scie à métaux... Satisfait, il s'attela à sa mission. Pour se donner du coeur à l'ouvrage, sa chaîne crachait le requiem de Mozart bien au dessus des décibels habituels. Histoire de cacher le bruit strident de la scie cognant contre les articulations. Le geste était là, le rythme aussi, le plombier disparaissait peu à peu, lorsque quelqu'un frappa de nouveau à sa porte. Son voisin : "Monsieur D., vous avez perdu votre portefeuille dans l'escalier !"
20 ans ferme !
J.A était rentré chez lui abasourdi. Faute de cigarette, il s'était jeté sur la seule bouteille qui lui restait : un vieux porto plus proche du vinaigre que du vin cuit. Au fil des rasades, il commença à réaliser son geste. Il avait tué un homme contre lequel il n'avait aucune preuve et les flics ne mettraient pas longtemps avant de l'arrêter : son portefeuille représentait pour eux une signature inespérée. Alors autant se livrer au plus vite... La bouteille de porto n'allait de toute façon pas tarder à rendre l'âme. J.A se décida. Presque en marche arrière, il sortit ses affaires, quelques caleçons, des chemises sans couleur, deux ou trois tee-shirts promotionnels, les rangea dans une valise aux côtés d'une collection impressionnante de romans épais. Quitte à passer 20 ans en prison, mieux valait prévoir les longues soirées d'hiver.
Ni une ni deux
De son côté, Hector D. n'avait pas cherché à comprendre. Il sentait bien que ce portefeuille était une preuve, l'élément d'un dossier particulièrement accablant pour ce J.A. Devait-il laisser filer l'avorton ? Il en était hors de question. Hector venait de boucler la découpe du plombier, il avait mixé les bouts un par an avant de les écouler dans les toilettes. Il se doucha, sortit son plus beau costume et ses outils les plus affûtés, ferma son appartement à double tour et se dirigea vers le 22 de la rue Damiette. Ce J.A aurait sans doute le chic de lui offrir un petit verre de vin.
Albinos
La bouteille de Porto gisait sur la table... J.A n'avait pas eu le temps de terminer sa valise. Pris de nausées et d'étourdissements, il s'effondra sur le canapé et vomit avant de sombrer dans l'inconscience. Dans ses rêves, J.A revoyait ce petit homme aux sourcils épais, ce type qui ne ressemblait en rien à l'idée qu'il s'était fait d'un serial killer. En même temps, à quoi pouvait bien ressembler un tueur en série ? Dans sa petite tête, il avait imaginé un mec plutôt grand, le regard clair et.. histoire de pousser l'absurdité à son paroxysme... albinos. Dans tous les films d'espionnage, le "liquidateur" était albinos. Certains avaient même des dents en acier... Mais bon... Pourquoi pas borgne, à la manière de "Peur sur la ville", avec une main mécanique comme dans les meilleurs James Bond. Entre deux eaux, Il eut l'impression que quelqu'un se penchait au-dessus de lui. Une ombre bienfaisante...
Solution de facilité
C'était comme dans un tunnel : J.A avançait et les néons se succédaient, l'éblouissant à chaque fois. Les fourmis couraient le long de ses membres. Lui ne savait plus où il était ni où il allait. Quelqu'un l'avait pris en charge et il préférait se laisser faire. Une solution de facilité qu'une petite voix cachée son oreille droite ne cessait de dénoncer. Lui n'en avait cure : fatigué, vidé et coupable d'un crime odieux, il ne voulait plus s'appartenir. S'il avait pu, il se serait mis en vente sur ebay... Mise à prix 1 €. Frais de livraison : aucun. J.A se donnait corps et âme à celui qui saurait le laver de sa culpabilité, lui ôter ses responsabilités. Et l'ombre qui l'entourait depuis quelques heures, répondait à ce besoin... Alors autant ne pas réagir et rester dans ce semi-coma.
Trous de bombe
La dernière fois qu'il avait vu ça, c'était dans Le Miroir, un vieil hebdo de 1915. À la UNE, s'étalait une photographie sépia d'un champ bombardé : la nature avait cédé le pas devant les obus de 75 mm et s'était plissée, bourrelée... Les arbres avaient été soufflés, laissant la place à des entonnoirs disgracieux. Sauf que là, il ne s'agissait plus de vieux magazine. J.A regardait ses cuisses, son torse et souffrait. Un type cagoulé, cigarette au bec, s'acharnait sur sa peau depuis une heure. Au début, il avait tenté de crier malgré son baillon. En vain. Mais là, gagné par l'inconscience, son esprit commençait à vagabonder aux portes de la mort. Son corps, époque oblige, glissait sur les pentes enneigées de son enfance.
Réveil
Sa victime venait d'ouvrir les yeux. Hector la regardait sans bouger, sans parler... Attaché contre un radiateur qui lui vrillait le dos, J.A tenta bien d'ouvrir la bouche, de lui demander où il était, ce qu'il qu'allait faire de lui. En vain. Aucun son ne put sortir : gonflée par la soif, sa langue refusait de former mots et phrases. Depuis combien de temps était-il là les jambes et le corps martyrisés ? Sensible au regard éperdu du jeune homme, Hector se mit à raconter son histoire. Une histoire terrible et... touchante !
Salive et larmes
Hector laissait les mots jaillir de sa bouche et de ses yeux. Des flots de salive et de larmes qui formaient une coulée de détresse entre lui et sa victime. De son côté, J.A écoutait plus qu'il n'entendait. La douleur qui lui caressait le corps ne pouvait lui faire oublier le boucher qu'il avait en face de lui, cet Hector D. qui continuait à se confier. Il se vidait de ces années passées à souffrir des autres et de leurs regards. De ces années vécues sous la tyrannie d'une mère abjecte et d'une nourrice perverse. Au fil des anecdotes, il se rapprochait de J.A comme pour lui avouer au plus près de l'oreille ses plus grands secrets. Il se vidait de ces années et tentait ainsi de se déculpabiliser, de se laver de toutes ces ignominies. Un pardon que J.A n'avait pas l'intention de lui offrir... Même pour sauver sa peau. Au point où il en était, de toute façon, les jambes crevassées, le ventre brûlé, il n'avait plus rien à perdre. Il demanda un verre d'eau, Hector lui apporta. Il demanda à être libéré du radiateur, ses liens lui furent ôtées... Alors pourquoi ne pas s'enfuir ?
Deux bouteilles
Les mains libres, J.A. continuait d'écouter Hector. Au fil des heures, l'échange s'était transformé en discussion. L'un racontant ses crimes, l'autre tentant de les comprendre... Si toutefois ils pouvaient être compris ! Le radiateur était désormais bien loin, un fauteuil bien plus confortable l'avait remplacé. Cigarette au bec, un verre de whisky posé au creux de la main, les deux hommes se regardaient comme deux vieux amis. Un à un, Hector revisitait chacun de ses meurtres : 94 en quatre mois. Un véritable record... Et avec une gourmandise qu'il ne comprenait pas, J.A engloutissait chacune de ces histoires, redessinait une carte de l'agglomération made in serial killer. Saint-Léger-du-Bourg-Denis, Mont-Saint-Aignan, Canteleu, Rouen... Toutes les communes étaient marquées du sceau de l'horreur. "Et Dieu sait qu'il y a quelques victimes que vous n'avez pas encore découvertes", souligna Hector avant de terminer d'un trait son verre et d'ouvrir une deuxième bouteille d'Oban.