Je vais crever. Mes oreilles bourdonnent depuis 10 minutes déjà et mes poumons me lancent comme brûlés par lammoniac. Jentame la montée qui mène a lenfer. Parti de chez moi depuis une heure, javale les mètres les uns après les autres a 2 doigts de lindigestion - les yeux vissés sur mes pieds pour oublier le cauchemar qui reste a venir. Lenfer attend devant: rouge, suspendu entre terre et océan, ce putain de Golden Gate est définitivement trop long. Je vais crever. Un an sans bouger le cul de ma chaise et me voila, Nike aux pieds, suant a grosses gouttes dans mon jersey du Real de Madrid millésime 2001. Jérôme, je te hais. Sans toi, sans Hector, je nen serai pas la. Le visage du Dou tel quil mest apparu dans la page perso de JA na pas cesse dhabiter mes pensées depuis lors. Son nom, le vrai, impossible de men souvenir pourtant. A 28 ans, ma mémoire me semble aussi spongieuse et faillible que celle de mon grand père Maxime, celui qui se meurt au Château Michel, seul avec son Alzheimer. Je fais du stop pour revenir, ce qui mépargne le plus gros du retour. Javais pense prendre un taxi, mais j'ai plus de thunes. Je fini a pied le reste, ma trachée dasthmatique sifflant encore légèrement sa plainte aigue lugubre. Dans deux jours je me prédis un réveil dans lagonie, je pourrais a peine me lever vu la vitesse a laquelle mes muscles se tétanisent déjà. Malgré tout, jesquisse entre deux grimaces un sourire satisfait alors que je me remémore le moment, lendroit plutôt, de ma victoire. Jen chiale même. Cest mes pieds je crois, qui poussent leurs cris de souffrance, plus audibles maintenant que les poumons se calment. Une fois chez moi, je me mords la lèvre jusqu au sang pour oublier la douleur alors que les cloques, grosses comme des pièces de 5 francs, sarrachent en même temps que jenlèvent mes chaussettes. A Crissy Field, un peu avant lenfer rouge suspendu, le kiosque a journaux ma apporté la réponse que je cherchais depuis presque une semaine. « America Hit Twice » titrait USA Today, en reference a Katrina et Rita. Une catastrophe en évoquant une autre, mes souvenirs mentraînent, quatre ans en arrière, alors que New York saigne encore, amputée de deux de ses tours. «Hit Twice » ce jour la aussi. Parmi les cris dindignations et les premiers appels vengeurs a la justice, USA Today peu inspire comme a son accoutumé, offrait sa tribune a un chercheur juif New-yorkais. Spécialiste du Talmud, de la Torah le bonhomme commentait la tragédie et affirmait que tout ça leffondrement du World Trade, et dautres trucs encore comme lassassinat de Rabin, le Mur de Berlin bref, tout ce qui nous arrivait était écrit, noir sur blanc dans les textes sacres. Suffisait de savoir lire les signes. Il sappelait Daniel Schreiber. Il avait pas prédit son exil precipite des US semble-t-il, et encore moins que quatre ans plus tard il se ferait perce sur les quais de Seine à grands coups dOpinel vengeur par JA. Ou alors le savait-il et na rien fait pour lempecher. Quimporte, ton voisin Jerome, sappelle aussi Daniel.